L’enfer de l’attente pour les réfugiés coincés en Grèce

Johanna Mitscherlich de CARE s’est récemment retrouvée en Grèce où plus de 50 000 réfugiés de la Syrie, de l’Afghanistan et de l’Iraq sont coincés. Elle décrit les conditions affreuses que les familles sont forcées d’endurer ainsi que l’avenir incertain auquel fait notamment face l’une des familles.

Je suis déjà venue ici. Il y a longtemps. Je me souviens m’être assise dans des chaises presque identiques quand j’avais 15 ans, en attendant d’acheter des tickets pour prendre le traversier qui allait me conduire vers des vacances sur les îles grecques avec mes amis. Aujourd’hui, des centaines de personnes attendent dans la zone des départs à la barrière E1 du port du Pirée. Elles y attendent depuis des semaines et des mois, non pas pour partir en vacances, mais pour trouver un endroit sécuritaire pour elles et leurs enfants.

Près de 2 500 personnes, la plupart des Syriens, patientent dans ce port depuis que la Macédoine a fermé sa frontière avec la Grèce, à la fin de février. Le port grouille d’activités. Les grands traversiers continuent de faire la navette jusqu’aux îles, les camions circulent dans le voisinage, les touristes transportent leurs tentes et sacs à dos dans les navires pour s’évader en vacances dans les splendides îles grecques, et ce, au milieu de centaines de réfugiés.

Certains dorment dans des tentes par choix, d’autres par nécessité. Dans la zone des départs du port, les gens ont déposé tout ce qui reste de leur vie. Dans quelques mètres carrés, ils ont empilé les choses qu’ils ont pu prendre avec eux de façon très ordonnée, comme si c’était le dernier petit luxe sur lequel ils avaient encore un peu de contrôle. Petites valises, sacs fourre-tout, jouets, photos.

Les enfants jouent au ballon et à la corde à sauter pendant que les mères changent les couches des plus petits. Tout à coup, une main prend la mienne. Salam, une fillette de cinq ans, m’attire sur la modeste carpette sur laquelle ses parents, ses frères et sœurs vivent.

« Je suis vraiment désolée, s’excuse sa mère Reem. Elle aime voir de nouveaux visages et avoir un peu de changement. »

Reem a 27 ans. Elle a fui avec son mari, sa fille Salam et ses cinq autres enfants âgés de 1 à 13 ans. Ils viennent de la ville d’Alep, en Syrie, où son mari travaillait comme maçon. Aussitôt que je prends place dans l’espace exigu délimité par le tapis, Salam me tend une fourchette de plastique et une pomme pelée.

« Voulez-vous du thé? », me demande-t-elle gaiement comme si elle s’apprêtait à disparaître dans une cuisine super équipée. Mais au lieu de cela, elle se met à fouiller dans les quelques biens que sa famille et elle possèdent dans leur « pièce à vivre » mesurant à peine six mètres carrés.

Vivre dans l’incertitude

Reem raconte que lors de leurs premières semaines de fuite, ils ont joué à un jeu avec leurs enfants. Ils ont prétendu que les combats et difficultés faisaient partie d’une grande aventure.

« Les enfants ont une bonne capacité d’adaptation. Mais quand votre maison est bombardée et que vous perdez tout, comment expliquez-vous ça? J’ai fait semblant qu’on vivait quelque chose de vraiment excitant pour préserver le bonheur des enfants. »

Mais ses enfants ont rapidement compris que la réalité était tout autre.

« Tous mes enfants sont malades. Ici, il n’y a que peu de salles de bain pour des centaines de personnes, et seulement de l’eau froide. Certains enfants ont la gale. Je prie pour que les miens ne l’attrapent pas. Nous dormons sur le sol et les conditions sont franchement difficiles. »

Dans le camp du Pirée, il n’y a aucune vie privée, aucune sécurité et seulement quelques vivres distribués par des volontaires.

« Nous avons réussi à rester tous unis, et nous sommes encore tous en vie. C’est le plus important. Mais tout cela laisse des traces. C’est comme si je n’avais pas dormi depuis des années et, ces derniers mois, je ne suis plus que l’ombre de moi-même », rapporte Reem en jetant des regards affectueux à ses enfants et en mimant la bonne humeur pour les faire sourire.

Son mari Walid la regarde avec tendresse, glisse sa main dans la sienne et y va de quelques explications.

« Je crois que les gens en Europe ne savent tout simplement pas ce qu’on vit ici. S’ils le savaient, ils viendraient nous aider. C’est une question de temps avant que les choses s’améliorent. »

Walid répète ces paroles plusieurs fois comme un mantra, pour mieux y croire en son for intérieur.

« Nous avons vendu tout ce que nous avions pour mettre nos enfants à l’abri, loin de la guerre à Alep. Où pouvions-nous aller? Comment pouvions-nous vivre dans une telle misère et essayer de garder nos enfants hors de tout danger? »

Attendre dans l’inconnu

Je regarde Reem et son mari tenter de divertir leurs enfants et transformer une situation indéfinie et insensée en quelque chose de vivable, et cela génère en moi immensément de frustration. La famille a essayé de demander une relocalisation en Allemagne et passe plusieurs heures par jour sur Skype à tenter d’obtenir un rendez-vous. Mais jusqu’à présent, elle n’a pu joindre personne.

Selon les Nations Unies, entre 35 000 et 40 000 personnes en Grèce seraient admissibles à une relocalisation, et l’objectif de relocaliser au moins 20 000 personnes d’ici la mi-mai aurait été établi. À ce jour, seulement 876 personnes ont été relocalisées. Avec un système aussi lent et autant de réfugiées comme Reem incapables d’enclencher tout processus de transfert, on peut parler d’une marée de gens coincés dans un capharnaüm, sans ressources pour au moins avoir les bases d’une vie digne. Pour les réfugiés qui se trouvent ici, la zone d’attente est devenue une zone d’enfer.

« À nos yeux, l’attente c’est enfin pouvoir se retrouver dans un endroit où nous sommes en sécurité, où on n’a plus à s’inquiéter de rien et où il n’y a pas de guerre », ajoute Reem.

MISE À JOUR : Quelques jours plus tard, la famille a été relocalisée dans un autre camp. « Nous n’avons plus aucun espoir dorénavant en l’avenir, dit Walid. Quand je regarde les yeux de mes enfants, c’est comme si j’y lisais : « Papa, ramène-nous en Syrie, ramène-nous dans la guerre. » Ils n’ont pas été à l’école depuis si longtemps, mais ils peuvent différencier les sons des tirs d’artillerie, des avions, des tanks, de différentes bombes et machines de guerre. C’est dans cet univers-là qu’ils grandissent, c’est ce qu’ils connaissent.”

Vous pouvez aider des familles comme celle de Reem en leur fournissant des biens de première nécessité.

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