Comment nourrir le monde, un agriculteur à la fois

Par Pierre Kadet, directeur principal, Sécurité alimentaire et résilience face aux changements climatiques

Certains des souvenirs les plus vifs de mon enfance au Sénégal trouvent leurs racines dans les terres où nous faisions de l’agriculture familiale. J’ai rapidement compris que la nourriture représente l’un des piliers de la vie et du bien-être, et ce sont les petits agriculteurs qui ont ultimement la responsabilité de contribuer à la bonne nutrition de chacun.

Faisons un bond jusqu’à aujourd’hui. J’agis à titre d’expert en sécurité alimentaire pour CARE. Mon travail consiste à aider les personnes les plus vulnérables du monde à avoir accès à des aliments nutritifs et à nourrir des familles. Cela peut sembler une tâche herculéenne au regard de la conjoncture mondiale et des millions de gens qui ne savent pas d’où viendront leurs prochains repas. Mais il y a des solutions. Il y a de l’espoir. En travaillant pour CARE, je sens cet espoir bien vivant tous les jours.

S’il y a assez de nourriture pour nourrir le monde, pourquoi des millions de personnes souffrent encore de la faim?

Il y a trois grands « coupables » : la pauvreté, les changements climatiques ainsi que les pertes et le gaspillage alimentaires.

L’équation de la pauvreté est simple. Les gens qui vivent dans la pauvreté (avec moins de 1,90 $ par jour) n’ont tout simplement pas l’argent nécessaire pour acheter des aliments pour eux et leur famille.

Les changements climatiques affectent la production alimentaire, particulièrement les petits agriculteurs qui produisent 50 % de la nourriture consommée dans le monde. Pensez à cela : avec l’augmentation des sécheresses, des inondations et des autres désastres, les cultures meurent ou ne se développent pas suffisamment bien pour assurer des rendements de production optimaux.

Le gaspillage est un autre facteur critique. Il concerne la nourriture jetée, mais aussi les aliments qui sont perdus bien avant d’atteindre les assiettes (aliments abîmés durant le traitement, l’entreposage ou le transport). Une grande quantité de nourriture sert également pour l’alimentation des animaux (40 % de la livraison des grains) et la production des biocarburants.

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, si seulement un quart de la nourriture actuellement perdue ou gaspillée mondialement (1,3 milliard de tonnes par année) pouvait être sauvée, cela serait suffisant pour nourrir 870 millions de personnes affamées dans le monde.

Quelle est la solution?

Il n’existe clairement pas de solution universelle.

C’est uniquement par des efforts collaboratifs et simultanés que nous parviendrons à mettre fin à la pauvreté, à résister aux changements climatiques et à réduire le gaspillage alimentaire. Les pays développés doivent procéder à des changements dans leur style de vie pour atténuer leur incidence sur l’environnement. Les pays en développement, pour leur part, doivent se faire aider pour s’adapter aux changements climatiques. Les solutions aux problèmes pour nourrir le monde sont multiples, qu’il s’agisse de promouvoir de nouvelles techniques d’agriculture, de planter des cultures plus résilientes ou d’investir dans des systèmes alimentaires locaux.

Chez CARE, les femmes et les filles sont au cœur de tout ce que nous faisons. L’accès à des aliments nutritifs fait aussi partie de nos priorités. Les femmes effectuent jusqu’à 43 % du travail agricole à travers le monde et jusqu’à 70 % dans certains pays en développement. On le voit, les femmes jouent un rôle crucial dans les systèmes alimentaires locaux, et ce, du champ à l’assiette. Elles plantent, sarclent, récoltent, vendent et transforment les aliments. Elles vont chercher l’eau, ramassent le bois et préparent les repas. Et malgré leur rôle essentiel, les femmes n’ont souvent pas leur mot à dire en matière de nourriture et n’ont souvent pas les connaissances ou l’accès leur permettant de gagner un salaire décent.

Les associations villageoises d’épargne et de crédit de CARE constituent l’un des moyens que nous utilisons pour aider des familles à amasser l’argent nécessaire pour acheter de la nourriture d’une bonne qualité nutritive. Ces groupes tournés vers l’innovation aident des femmes à économiser, à lancer des petits commerces et à obtenir des prêts, ce qui favorise leur pouvoir d’action et leur indépendance. Parmi les autres secteurs clés dans lesquels CARE concentre ses efforts, on retrouve les techniques de cultures résilientes au climat, l’élaboration de politiques d’intervention avec les gouvernements ainsi que le renforcement des capacités, tout cela basé sur des prévisions météorologiques et des activités planifiées en conséquence.

Des semences résistantes à la sécheresse combinées à des techniques agricoles pouvant s’adapter au climat sont l’une des solutions tout en simplicité qui sont mises en œuvre. Grâce à ces semences résistantes à la sécheresse, il est possible de s’adapter aux changements climatiques.

Au Sénégal, par exemple, il y a deux variétés de millet. L’une a un cycle végétatif court et pousse très rapidement, mais sa productivité est à plus faible rendement. L’autre est plus robuste, mais elle prend plus de temps à pousser. Aujourd’hui, ce sont les cultures à développement rapide qui sont privilégiées dans les régions où, il y a quelques décennies, les cultures favorisées étaient celles à forte production. Les changements climatiques ont forcé cette adaptation, ayant produit des saisons de pluies plus courtes et de plus faibles précipitations.

Les rôles des femmes dans les communautés doivent changer. Ce qu’il faut, c’est que les femmes soient perçues comme des leaders, puissent provoquer les changements et soient outillées pour le faire. Elles doivent avoir accès aux formations les plus rentables sur le marché des produits agricoles.

Quelle aide peut apporter le Canada?

La faim est un problème à l’échelle mondiale, mais les Canadiens peuvent exercer une influence positive. L’une des priorités est de soutenir les initiatives qui aident les communautés vulnérables à mieux s’adapter aux changements climatiques en investissant dans l’agriculture durable. Cet investissement n’aura pas pour seul effet de réduire la pauvreté. Il permettra aussi aux petits agriculteurs de s’adapter à ces changements aujourd’hui tout en réduisant les émissions de demain.

CARE est fière de compter parmi les 35 organisations qui se sont unies dans le cadre de la campagne Aide à l’agriculture afin de souligner l’importance de cette approche. Nous nous sommes aussi associés à des collègues de partout au monde pour encourager des pays, dont le Canada, à intensifier leurs efforts pour remédier aux changements climatiques dans la foulée de l’accord de Paris.

Quel est le visage de la réussite?

Malheureusement – et par un triste paradoxe – de nombreux petits agriculteurs des pays en développement souffrent de la faim.

J’ai pu voir par moi-même à quel point le travail de CARE permet d’autonomiser les gens, spécialement lorsqu’il s’agit d’aider à long terme les femmes agricultrices et leurs communautés.

En Éthiopie, le projet de CARE Autosuffisance alimentaire pour les agriculteurs est un bon exemple d’une action posée pour investir dans l’autonomisation des petits agriculteurs. Soutenu par le gouvernement du Canada, ce projet vise à développer de petites entreprises et à favoriser leur accès aux marchés commerciaux en vue d’accroître leur potentiel et d’augmenter leurs revenus. En d’autres mots, les petits agriculteurs ne sont pas confrontés à la faim, car ils parviennent à faire des économies.

Au Mali, sous l’essor du projet de CARE appelé Initiative pour la sécurité alimentaire et la nutrition à Ségou, des communautés ont pu développer à long terme un approvisionnement durable en aliments sains, notamment par des initiatives comme les banques de céréales. Les agriculteurs peuvent mettre de côté leurs surplus de récoltes dans ces banques, lesquels peuvent alors être vendus aux résidents locaux à des prix raisonnables durant les sécheresses et les périodes creuses.

Les petits agriculteurs sont l’épine dorsale de notre environnement et de notre économie. Quand des agriculteurs ont une vie digne et décente – en ayant un retour sur leur investissement – , cela représente à mes yeux un succès en termes de sécurité alimentaire. Quand le système alimentaire se préoccupe de savoir comment des gens se nourriront quand tout va bien et aussi quand les temps sont difficiles, c’est là que nous pouvons mesurer que des succès prennent forme.


Pierre Kadet est un expert chevronné en matière de sécurité alimentaire et nutrition, d’adaptation aux changements climatiques ainsi que de suivi, d’évaluation et d’apprentissage. Il compte plus de 13 ans de formation académique et d’expérience en réponse humanitaire et en développement international. Avant de se joindre à CARE en 2013, Pierre s’est démarqué comme spécialiste principal pour la FAO (Mali) et le Conseil norvégien pour les réfugiés (Soudan du Sud), de même qu’à titre de spécialiste principal en sécurité alimentaire et de directeur national pour Action Against Hunger USA en République démocratique du Congo. Depuis 2000, il a également travaillé en tant que consultant indépendant en Afrique de l’Ouest, de l’Est et centrale. Pierre est titulaire d’un doctorat et d’une maîtrise en géographie physique et aménagement de l’espace rural de l’université Montpellier III (Montpellier, France), avec une spécialisation en gestion durable des ressources naturelles, ainsi que d’un baccalauréat et d’une maîtrise en géographie physique et environnement de l’université Cheikh Anta DIOP (Dakar, Sénégal), avec une spécialisation en climatologie tropicale et gestion durable des ressources naturelles.

Apprenez-en plus sur le travail de CARE pour améliorer l’accès à des aliments sains à travers le monde.