Souffrir en silence : À mesure que les changements climatiques s’accentuent, les besoins en matière d’aide humanitaire s’intensifient

L'opinion : En 2019, plus de 51 millions de personnes ont été touchées par 10 crises humanitaires dans une Quasi-indifférence générale.

Par Shaughn McArthur, responsable politique et influence, CARE Canada

En 2019, une banale photo Instagram d’un œuf a reçu près de 54 millions de mentions « J’aime », un record absolu pour la plateforme.

Pendant ce temps, plus de 51 millions de personnes étaient touchées par pas moins de 10 crises humanitaires dans une quasi-indifférence générale. C’est autour de ces événements passés sous silence qu’a été articulée la quatrième édition du rapport Souffrir en silence préparé par CARE.

Ce rapport propose une analyse de plus de 2,4 millions de clics générés par des articles écrits dans cinq langues (arabe, anglais, français, allemand et espagnol) qui traitent des crises attribuables à des conflits ou à des catastrophes provoquées par les humains et qui touchent au moins un million de personnes.

Cette analyse montre que les événements qui se déroulent à Madagascar (612 articles), en République centrafricaine (976 articles), en Zambie (1377 articles), au Burundi (1469 articles), en Érythrée (3004 articles), en Corée du Nord (7300 articles), au Kenya (7816 articles), au Burkina Faso (8219 articles), en Éthiopie (9083 articles) et dans le bassin du Tchad (9418 articles) figurent parmi ceux qui ont reçu la plus faible couverture médiatique.

À ce rythme, même les grands mordus d’actualité pourraient ne pas avoir été informés du fait que 2,6 millions de personnes ont souffert de malnutrition à Madagascar l’an dernier, ou qu’une insurrection armée provoquée par l’assèchement du lac Tchad a plongé près de 10 millions d’habitants du Cameroun, du Tchad et du Nigeria dans une situation de vulnérabilité qui requiert une aide humanitaire.

Le traitement médiatique est étroitement lié à l’attention que porteront la population ou les autorités politiques à une crise ou, au contraire, au désintéressement que cette crise pourrait susciter.

La couverture médiatique peut également influencer le montant que recevront les populations touchées par une crise. Trois des dix crises les moins médiatisées dont nous traitons dans notre rapport figurent également parmi les situations d’urgence ayant reçu le moins de financement en 2019, selon les Nations unies, ce qui a un effet direct sur la vie des personnes touchées.

Par ailleurs, le traitement médiatique influence l’établissement des priorités en matière de politique étrangère.

Ce dernier élément est particulièrement préoccupant, puisque la plupart des crises dont nous traitons dans notre rapport sont notamment causées par la raréfaction des ressources naturelles, l’augmentation des événements climatiques extrêmes et le réchauffement planétaire. Les crises provoquées par les changements climatiques, en plus d’être fréquentes, évoluent lentement et se prolongent dans le temps. Lorsqu’elles réussissent à retenir l’attention des médias, c’est souvent en raison de leurs répercussions. Ainsi, on parlera notamment de personnes forcées de quitter leur domicile, d’extrémisme violent et de famine.

Les besoins en matière d’aide humanitaire s’intensifient à mesure que les changements climatiques s’accentuent. En 2020, environ 2 % de la population mondiale, soit 160 millions de personnes, aura besoin d’une aide chiffrée à 28,8 milliards de dollars américains pour survivre, un chiffre cinq fois supérieur à celui de 2007.

Nous devons nous attaquer directement aux changements climatiques et donner aux populations touchées les moyens de s’y adapter de manière à réduire la fréquence des demandes d’aide d’urgence.

Pour ce faire, les personnalités politiques, les agences de presse et les organismes d’aide humanitaire comme CARE ont tous un rôle à jouer; ils doivent sonner l’alarme en dénonçant la souffrance humaine et l’injustice, et continuer d’informer la population, non seulement en exposant les conséquences des conflits ou des catastrophes naturelles, mais aussi en proposant des solutions efficaces et durables.

Le rapport Souffrir en silence vise à interpeller les gouvernements afin qu’ils reconnaissent que l’attention portée à une crise est une mesure de soutien en elle-même et que le financement des médias d’information devrait être intégré au budget consacré à l’aide humanitaire. Il vise également à sensibiliser les personnalités politiques à l’importance de prêter leur voix à celles et ceux qui n’en ont pas et de dénoncer des crises qui passent sous silence.

Nous demandons également aux médias d’aller au fond des choses et de dénoncer les causes sous-jacentes des crises qui sévissent partout dans le monde de manière à mettre les personnes directement touchées au cœur des solutions. Lorsque l’ensemble des enjeux liés à une crise est rapporté, la population peut non seulement mesurer l’étendue de la souffrance humaine et des injustices, mais aussi prendre acte des actions remarquables que mènent celles et ceux qui se soutiennent mutuellement dans l’épreuve afin de rebâtir leurs vies.

Le même principe s’applique aux organismes d’aide humanitaire. À une époque où de nombreuses personnes se sentent dépassées par la complexité des enjeux sur la scène internationale, nous devons garder à l’esprit que les conditions de vie de la majeure partie de la population mondiale sont meilleures que celles des générations précédentes.

Il est possible de créer un monde meilleur. Nous devons, d’une part, préserver les gains considérables qui ont été réalisés au cours des dernières décennies et, d’autre part, éradiquer les causes résiduelles de la souffrance humaine. S’il est soutenu par les mesures politiques adéquates, cet objectif peut aisément être atteint. Pour ce faire, nous devons commencer par aider les citoyennes et les citoyens de partout dans le monde à comprendre les enjeux liés à des événements qui passent trop souvent sous silence.


 

Shaughn McArthur

SHAUGHN MCARTHUR est le responsable politique et influence de CARE CANADA