Aplatir la courbe et bâtir une communauté planétaire

Gabrielle Tomovcik est gestionnaire de programmes humanitaires chez CARE canada. Elle se consacre à l’aide humanitaire depuis cinq ans et appuie actuellement les interventions d’urgence de care en Afrique et en Asie.

Depuis des années, les interventions d’urgence constituent l’essentiel de mon travail quotidien. Devant la progression de la COVID-19, je m’estimais préparée et relativement protégée du fait de cette expérience. En réalité, personne n’était préparé à ce que nous avons observé et éprouvé ces dernières semaines, à mesure que la pandémie s’étendait à l’ensemble de la planète.

Je dois souvent me rappeler que mes collègues travaillant dans leur pays d’origine sont confrontés depuis longtemps à des situations d’urgence, dont ils sont aussi des victimes. En tant que travailleuse humanitaire canadienne, j’ai toujours eu pour rôle d’intervenir là où la situation l’exigeait, mais c’est la première fois qu’une urgence de ce type frappe à ma porte. Comprendre cette nouvelle réalité tout en contribuant à la mobilisation mondiale contre la pandémie est difficile, et il m’arrive comme tout le monde de me sentir perdue.

Si je ressens chaque jour une immense gratitude à l’égard du pays où j’ai la chance d’être née, celle-ci est mêlée de confusion et de culpabilité. En effet, je me sens anxieuse alors que je vis dans un pays en paix, riche en ressources et doté d’un gouvernement compétent. Bien des gens dans le monde ne peuvent en dire autant, et je ne peux m’empêcher de songer aux communautés les plus vulnérables de la planète. Comment lutteront-elles contre le virus lorsqu’il les touchera? À ce stade, la question n’est plus « si », mais « quand? ».

En voyant notre police et notre gouvernement faire appliquer des comportements sécuritaires, je me souviens qu’il existe des pays où l’État de droit est presque inexistant.

En voyant des chaînes d’approvisionnement stables alimenter les rayons des supermarchés et ces commerces aménager leurs horaires dans l’intérêt des plus vulnérables, je pense à des marchés de campagne poussiéreux, où les aliments nutritifs sont déjà rares en temps normal, et pas toujours abordables.

Seule dans mon appartement, respectant la distanciation physique et travaillant à distance, je songe à tous les camps que j’ai visités. Ces lieux où l’on s’abrite de la violence ou des catastrophes sont surpeuplés; le moindre recoin en est généralement occupé. Des dizaines, voire des centaines de personnes réfugiées utilisent les mêmes douches, points d’eau et toilettes. Si difficile à accepter et ingrat par moments, l’isolement s’avère en réalité un immense privilège.

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En observant avec admiration nos formidables docteurs, infirmières et intervenants d’urgence, j’imagine des communautés où la clinique la plus proche, peu dotée en personnel et en matériel, se trouve à des heures de route.

En assistant à des disputes pour du papier toilette dans les supermarchés, j’anticipe les conflits à venir au sein de communautés déjà si démunies. Des endroits où obtenir ce dont on a besoin peut se révéler une question de vie ou de mort.

En me lavant les mains un nombre incalculable de fois, je me souviens d’endroits où des femmes et des jeunes filles marchent chaque jour pendant des heures pour se procurer un peu d’eau. Quelquefois, cette eau n’est même pas potable.

En voyant des banques alimentaires, des organismes de charité locaux et notre gouvernement se mobiliser pour soutenir mes concitoyens en proie à des difficultés pour payer leurs factures ou nourrir leur famille, je suis bouleversée par les inégalités et par mon propre privilège comme jamais auparavant.

Pour la première fois peut-être, l’ensemble de la planète vit la même crise. Mais je suis frappée de constater à quel point nous ne sommes pas tous égaux dans la lutte. L’incendie fait rage partout, mais alors que certains pays disposent de pompiers et de tuyaux d’incendie, d’autres le combattront à l’aide de seaux et de cuillères à thé.

Soutenir nos collègues autour du monde depuis nos divans et nos tables de cuisine est bizarre. Nous savons que rester à la maison est aussi une façon d’agir, mais aucune travailleuse de l’humanitaire n’est habituée à l’idée qu’elle ne peut s’envoler pour aller fournir son aide ailleurs. Nous connaissons bien le soutien à distance, mais rien dans cette situation n’est normal.

La crise ne suit pas une trajectoire préétablie, et bien des questions demeurent sans réponse. Chaque jour apporte son lot de découvertes, et notre sentiment d’urgence croît en conséquence. Lorsqu’on mesure l’ampleur de la crise dans le monde, il est facile de se sentir paralysé.

Je suis impressionnée par les travailleurs de la santé (dont le personnel humanitaire) qui, aux quatre coins du monde, mènent l’offensive contre cette pandémie. Le reste d’entre nous œuvre de multiples façons pour leur fournir les outils nécessaires à leur travail, pour aplatir la courbe grâce à l’information et à la prévention, et pour atténuer autant que possible les répercussions. Il est terrible de se rappeler que toutes les crises antérieures à celles-ci sont toujours d’actualité.

Je me lève, me prépare une tasse de thé, allume mon ordinateur portable et espère accomplir ce jour-là quelque chose qui aidera concrètement mes collègues sur le terrain et les communautés vulnérables que nous servons. Ça ne paraît jamais suffisant, mais nous sommes tous les matins au rendez-vous.

Aidez CARE à lutter contre la COVID-19 et à soutenir les populations les plus vulnérables aux quatre coins de la planète.