Entrevue avec Marc Nosbach, directeur national de CARE Mozambique

Originaire de l’Allemagne, Marc Nosbach a travaillé dans les domaines de l’aide au développement et de l’aide humanitaire pendant 20 ans en Afrique, au Moyen-orient et en Ex-yougoslavie. Il occupe le poste de directeur national de care Mozambique depuis 2014. Le 8 avril dernier, il a accordé une entrevue à Stefan Brand, responsable des médias pour CARE Allemagne, sur la plateforme zoom.

L’an dernier, le Mozambique a été frappé par deux cyclones majeurs, Idai et Kenneth, et il est maintenant menacé par la pandémie de covid-19. Quel est l’état de la situation en ce moment?

Le 8 avril, nous avions 10 cas confirmés au pays, mais aucun décès. Cependant, seuls 284 tests ont été effectués jusqu’à présent. Plus de 10 000 personnes de l’étranger ont été placées en quarantaine, comme le veut la procédure qui était déjà appliquée avant que l’urgence nationale ne soit décrétée le 1er avril dernier. Chez nos voisins d’Afrique du Sud, qui doivent respecter un couvre-feu complet depuis déjà une semaine et demie, 1686 cas étaient enregistrés en date du 6 avril. Ce pays est celui qui enregistre le plus de cas de tout le continent africain. Avant que les autorités n’y imposent un couvre-feu, plus de 38 000 Mozambicains ont franchi la frontière qui les sépare d’Afrique du Sud. Les deux pays sont liés par des relations commerciales, de sorte que de nombreux Mozambicains travaillent en Afrique du Sud. Parmi ces travailleurs, des mineurs ont maintenant regagné leurs maisons rurales, situées dans des zones qui sont prises en charge par CARE. On craint cependant qu’ils aient ramené le virus avec eux.

Quelles sont les conséquences de la covid-19 dans un pays déjà fragilisé comme le Mozambique?

Comme nous l’avons déjà mentionné, le pays a été frappé par deux cyclones majeurs l’an dernier. Depuis ce temps, 100 000 Mozambicaines et Mozambicains vivent dans des abris de fortune, ce qui préoccupe grandement les travailleuses et travailleurs humanitaires. Quelles seront les répercussions de la COVID-19 sur les personnes qui vivent dans des conditions très difficiles et qui ont un accès limité à de l’eau potable, ou qui n’y ont pas accès du tout? Il s’agit là d’un enjeu majeur au Mozambique. Il est évidemment presque impossible pour les personnes vivant dans de telles conditions de pratiquer cette distanciation physique dont nous parlons abondamment. Certaines mesures ont été mises en place depuis que l’état d’urgence a été déclaré. Jusqu’à présent, on n’interdit pas aux gens de se déplacer d’un pays à l’autre, mais des directives ont été formulées, notamment par rapport aux comportements à adopter dans les milieux de travail. Seul un tiers des employés est désormais autorisé à travailler dans les bureaux simultanément. Les rassemblements religieux sont interdits, et l’accès aux sites culturels a été suspendu. D’autres pays ont adopté les mêmes mesures, mais certaines demeurent difficiles à implanter, notamment celles qui concernent le transport local. En effet, la majorité de la population se déplace en minibus, de sorte que le nombre de passagers excède souvent le nombre de sièges. Ainsi, le nombre de passagers admis à bord des véhicules a été restreint. Ici, à Maputo, les policiers tentent de faire appliquer rigoureusement cette directive en expulsant les passagers excédentaires des minibus, mais le principe de distanciation physique est tout de même difficile à respecter, au Mozambique comme dans plusieurs autres pays africains. De nombreuses personnes se démènent pour assurer leur survie au quotidien et doivent bien entendu pouvoir se rendre au travail ou au marché. La distanciation physique qui est pratiquée en Europe et en Amérique du Nord est beaucoup plus difficile à respecter ici.

Quelles pourraient être les répercussions à long terme de cette pandémie au Mozambique?

C’est difficile à dire. Le nombre de cas augmente quotidiennement, particulièrement dans les pays dont les frontières ne sont pas fermées. De concert avec nos collègues des autres pays africains, nous surveillons la situation de très près et nous discutons régulièrement de son évolution sur le continent. Des maladies comme la tuberculose ou le sida continuent de toucher une bonne partie de la population africaine. Ici, au Mozambique, 11 % des personnes sont séropositives. Il est certain que nous sommes préoccupés par l’évolution de cette maladie dans un contexte de pandémie. Des modèles de calculs ont tenté de prédire ce qui se passera si le gouvernement ne prend pas de mesures radicales. L’Imperial College London estime que jusqu’à 94 % de la population pourrait contracter la COVID-19 et que plus de 65 000 personnes pourraient en mourir. Bien sûr, il ne s’agit que d’un cas de figure, mais il n’en demeure pas moins que la capacité du système de santé est très faible. À titre d’exemple, le pays dispose de moins de 30 respirateurs. Alors, oui, la situation est préoccupante.

Quelles sont les actions entreprises par CARE pour atténuer les effets de cette pandémie?

CARE a dû suspendre l’aide au développement dont bénéficie le Mozambique depuis les années 1980 pour se concentrer uniquement sur l’aide humanitaire. Cette décision était crève-cœur, puisque nous avons également dû mettre à pied certains employés. Bien entendu, nous voulions éviter que ces derniers propagent le virus dans les communautés. Ainsi, nous n’avions d’autre choix que de réduire considérablement nos effectifs. Nous continuons de mettre en place des programmes d’aide humanitaire qui sauvent des vies tout en prenant les précautions qui s’imposent. Par exemple, lorsque nous distribuons du matériel de première nécessité, nous évitons de nous exposer à des foules pour réduire le risque d’infection.

Les régions sont-elles toujours accessibles, ou est-ce que certaines directives régionales vous empêchent de vous déplacer et de faire votre travail?

Comme la plupart des pays sud-africains, le Mozambique est plus ou moins isolé en ce moment. La circulation aérienne a presque complètement cessé et de nombreuses ambassades pressent les citoyennes et citoyens de retourner dans leur pays. Ces mesures nous touchent directement. En effet, il est présentement impossible pour nous de faire venir du personnel de l’étranger, puisqu’aucun visa n’est délivré. Cependant, aucune mesure n’interdit encore à la population de voyager, bien qu’un état d’urgence de niveau 3 soit en vigueur. Si le gouvernement décrète un niveau 4, des mesures qui restreindront notre capacité à fournir une prestation de travail seront assurément prises. C’est pourquoi nous sommes en étroite communication avec d’autres organismes d’aide humanitaire ainsi qu’avec le gouvernement, à qui nous rappelons que l’aide humanitaire demeure primordiale. En effet, 1,4 million de Mozambicains ont besoin d’une aide alimentaire. Si cette aide devait être suspendue, les conséquences seraient dramatiques.

Comment les travailleuses et travailleurs humanitaires comme vous vivent-ils cette situation? Qu’est-ce qui vous motive à rester ou à quitter? Le dilemme doit être déchirant…

Notre mandat consiste à fournir de l’aide d’urgence, même en temps de pandémie. Nous continuerons de faire notre travail tant et aussi longtemps que nous serons en mesure de le faire. Bien entendu, certains de nos collègues dont l’état de santé aurait pu se détériorer ont quitté le pays, ce que nous comprenons parfaitement. Ma femme et mes enfants sont partis, eux aussi. Mais, de façon générale, nous avons été en mesure de garder certains effectifs à l’échelle locale et internationale, ce qui nous permet d’affronter la crise actuelle.

Vous, personnellement, comment arrivez-vous à composer avec la situation?

C’est certain que c’est difficile. Nous avions l’habitude de multiplier les contacts humains et de travailler en étroite collaboration avec les membres des communautés. Les directives de santé publique nous ont forcés à modifier nos façons de faire, même si les contacts demeurent inévitables. On ne peut pas distribuer des articles de première nécessité en demeurant dans son bureau à la maison! Chaque fois, on doit se poser la question suivante : est-ce que cette action qui vise à aider des personnes dans le besoin s’inscrit dans un plan d’aide humanitaire, ou est-ce qu’elle représente un risque pour moi-même ou pour les communautés?

Aidez-nous à contrer la pandémie de covid-19 et à offrir du soutien aux personnes qui habitent les pays les plus vulnérables de la planète.