Beyrouth, trois mois après l’explosion : histoires de choc et de survie

Par Ramzi Saliba, gestionnaire de programmes humanitaires chez CARE Canada

Rien n’aurait pu me préparer à ce que j’ai trouvé en arrivant à Beyrouth après l’explosion du mois d’août. Au cours de toute ma carrière dans le secteur humanitaire, je n’ai jamais eu à faire face à une crise aussi complexe. Cette mission signait de surcroît mon retour sur mes terres d’origine.

Un voyage à Beyrouth pour répondre à la crise

J’ai quitté le Canada 10 jours après l’explosion du 14 août et suis resté à Beyrouth pendant 9 semaines jusqu’au 18 octobre.

Après avoir passé deux jours en quarantaine à mon arrivée, j’ai sillonné les rues et les quartiers de la ville qui me sont si familiers.

À mesure que j’approchais du port et que je traversais les zones les plus lourdement touchées de Gemmayze, de Mar Mikhael et de Karantina, chaque artère que j’empruntais offrait un spectacle plus désolant encore que la précédente. Cette métropole bouillonnante, frémissant naguère de culture, d’art et de vie, et où j’avais autrefois habité, n’était plus que ruines.

Méconnaissable. Difforme. Défigurée.

Ce jour-là, j’ai parcouru les décombres pendant cinq heures, frappé non seulement par les scènes de dévastation que j’avais sous les yeux, mais aussi par les spasmes sonores qui secouaient irrépressiblement cette ville en crise. Partout résonnaient des bruits de verre pilé – sinistre mélopée de verre balayé, déblayé, fracassé.

Damage in Beirut, Lebanon following explosions on August 4, 2020
The devastation and shattered buildings seen here were photographed on August 7, 2020. .<br /> Below is the information provided by Patricia Khoder

L’intervention de CARE : le réel pouvoir des partenariats locaux

CARE est l’un des premiers organismes internationaux à être intervenu sur le terrain. Grâce à ses partenaires locaux, l’équipe de CARE Liban avait déjà commencé à intensifier son action à mon arrivée sur place, offrant toit et nourriture aux plus démunis et assurant leur sécurité.

Les bureaux de CARE Liban n’ont pas été épargnés par l’explosion. Notre personnel a été traumatisé et les fenêtres de notre bâtiment soufflées. Certains de nos collègues ont même perdu leur maison. Mais toutes et tous étaient là, unis face à la crise, travaillant main dans la main avec nos partenaires locaux pour répondre aux besoins immédiats du peuple libanais. C’est incontestablement un élément qui aura marqué ma mission : toutes les personnes qui ont elles-mêmes été touchées par l’explosion ont retroussé leurs manches et travaillé sans relâche pour fournir leur aide.

Notre intervention à Beyrouth illustre parfaitement l’importance de collaborer avec des partenaires locaux afin d’offrir une réponse humanitaire adaptée. Compte tenu de leur familiarité avec le terrain et de la confiance que leur accorde le voisinage, ils sont pleinement acceptés par la population et font preuve d’une expertise très pointue, d’un sens aigu des responsabilités et d’une efficacité hors pair.

Au fil de ma mission à Beyrouth, j’ai vu évoluer la réponse que nous apportions à la crise. Après deux semaines environ, la nourriture ne constituait plus le besoin le plus urgent. Les questions de logement, de protection des personnes et de revenus de subsistance avaient progressivement pris le pas sur les problématiques alimentaires.

Des centaines de milliers de personnes n’avaient plus de toit au-dessus de leur tête et il devenait donc impératif de réparer et de sécuriser les bâtiments pour les rendre de nouveau habitables. En tant que capitale d’un pays à revenu intermédiaire, Beyrouth devait aussi relancer son économie locale et rétablir ses services de base.

Les gens, lorsque je discutais avec eux, demandaient de l’aide pour rebâtir les fondations de leur quartier et de leur économie, et aspiraient à un retour à l’autosuffisance. Ils souhaitaient décider pour eux-mêmes de leurs besoins, et non pas uniquement bénéficier d’une assistance à court terme en recevant de la nourriture ou des trousses d’hygiène.

La reconstruction sera loin d’être simple, car elle ne se borne pas à copier-coller une série de solutions déjà existantes. Elle passera aussi par la mise en place d’une réponse holistique, c’est-à-dire globale et adaptée. La protection sociale constitue notamment un enjeu majeur; le traumatisme causé par l’explosion revêt une ampleur que je n’avais jamais constatée jusqu’ici. Chaque personne est la cible d’un stress post-traumatique qui s’ajoute aux préoccupations qu’elle connaissait déjà : crise massive de réfugiés, troubles économiques et politiques, et pandémie mondiale.

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CARE Lebanon's team

« La résilience, on ne l’a pas choisie »

Le Liban a été marqué par des crises successives et le peuple a tant bien que mal encaissé. Mais je me demande vraiment combien d’épreuves le pays est encore capable de digérer.

Avant l’explosion, le Liban était déjà en butte à des difficultés croissantes. Rien qu’au cours des 12 derniers mois, il a dû lutter contre les plus importants feux de forêt de son histoire, suivis 2 jours plus tard par une révolution d’une ampleur sans précédent, puis d’un effondrement économique complet assorti d’une inflation galopante. Les confinements liés à la COVID-19, la récente recrudescence de la pandémie et la crise des réfugiés datant de 2012 – le pays compte le plus grand nombre de réfugiés par habitant au monde – ont fini de plonger le peuple libanais dans des abîmes insondables.

Dans ce contexte, il est donc nécessaire de privilégier les projets économiques et de subsistance, en particulier ceux qui sont orientés vers les plus vulnérables. L’année dernière, le taux d’extrême pauvreté a bondi de 8 à 23 %. Dans le même temps, la classe moyenne a fondu de 30 %.

Si l’autosuffisance parmi les habitants de Beyrouth ne devient pas une priorité absolue, j’ai bien peur que cette crise ne les prive des dernières lueurs d’espoir qui auraient pu leur rester. « Mais arrêtez de dire qu’on est résilients, se sont-ils exclamés à de multiples reprises. On est las et fatigués. Nous, ce qu’on veut, c’est simplement vivre en paix, pas survivre encore et encore. »

Au milieu du désespoir ambiant causé par les destructions, des graffitis émergeaient des décombres et se faisaient l’écho d’une persévérance et d’une soif de vivre exemplaires :

« ON EST LÀ, ON RESTE »

« NOUS ALLONS RECONSTRUIRE »

« NOS BÂTIMENTS SONT À TERRE, PAS NOUS »

« BEYROUTH RENAÎTRA DE SES CENDRES »

Alors que les besoins les plus urgents sont en passe d’être satisfaits et que la crise disparaît sans bruit de la une de nos journaux, nous ne pouvons pas oublier Beyrouth.

Les Libanais vont certes reconstruire, parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils vont aussi survivre, parce que le destin le leur a appris.

Mais sans le soutien du monde, ce sera en vain.

Heureusement, grâce à CARE, ce soutien est non seulement possible, mais il est aussi tangible. Pour réussir, nous comptons plus que jamais sur vos dons et sur votre générosité afin que le peuple libanais puisse enfin retrouver sa vie et ses moyens de subsistance, et également renouer avec l’espoir.

Si nous parvenons à mettre en place une aide à la fois réfléchie et ciblée pour reconstruire et sauver des vies, je suis convaincu que les habitants de Beyrouth rebâtiront leurs maisons afin de s’y créer de nouveaux souvenirs et rendre à la ville le charme et le caractère qui étaient encore les siens il y a peu.