10 façons de mettre en lumière les crises éclipsées par la pandémie mondiale

Avant même la pandémie, plus d’un milliard de personnes traversaient des crises qui perdurent depuis des années, qu’il s’agisse de conflits, de migrations forcées ou encore des effets des changements climatiques.

Ces situations, la pandémie les a tout simplement exacerbées. Les gouvernements et les institutions qui contribuent habituellement aux activités humanitaires internationales ont ramené leur regard sur les besoins en santé immédiats de leur population et sur leurs économies en difficulté. Comme le virus continue de malmener nos économies, il ne fait aucun doute que l’aide humanitaire continuera elle aussi d’en souffrir.

Comment, malgré toute l’attention dont s’accapare la COVID-19, mettre en avant les crises humanitaires qui touchent des millions de personnes dans le monde? Dans les pays des dix crises humanitaires les moins médiatisées en 2020 , une multitude de groupes et de particuliers prêtent main-forte, mais la tâche est colossale. La solution se trouve dans la solidarité. Rester les bras croisés revient en effet à mettre en péril la planète entière.

Comment alors rompre ce silence? Nous n’avons malheureusement pas de baguette magique, mais plutôt des pistes de solution. L’inaction n’est pas une option. Chaque geste compte et l’important est d’attirer l’attention sur la souffrance, où qu’elle se manifeste.

Voici quelques façons de faire une différence :

1. Défendre la liberté de presse

Depuis le début de la pandémie, les journalistes doivent composer avec les priorités gouvernementales de leur pays et la désinformation. Ils n’en sont pas moins demeurés aux premières loges de la crise, résolus à informer le public et à éviter la panique générale. Le droit à l’information est essentiel en tout temps, mais l’est d’autant plus en période de pandémie. Les gouvernements peuvent faciliter la tâche aux journalistes en améliorant la qualité de leurs données et en leur donnant libre accès à toutes les données cruciales. La censure et l’intimidation n’ont pas leur place dans l’accès à l’information, en ligne et hors ligne, mais surtout, il faut protéger les journalistes et leur permettre de relayer l’information en toute sécurité. Entre 2006 et 2019, près de 1200 journalistes ont été assassinés et quantité d’autres ont été blessés, torturés, kidnappés, détenus illégalement, intimidés ou harcelés simplement parce qu’ils faisaient leur travail. La libre circulation de l’information est une condition sine qua non à tout régime démocratique sain et est tout particulièrement importante en temps de crise. C’est pourquoi l’impunité des crimes commis contre les journalistes doit prendre fin.

2. Pallier l’insuffisance critique de fonds

Selon l’Aperçu humanitaire mondial du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies, quelque 235,4 millions de personnes auront besoin d’une aide salvatrice en 2021, soit l’équivalent de 35,1 milliards de dollars américains. Du jamais vu. Ce besoin se fait sentir alors que les pays donateurs doivent financer des mesures de reprise économique et des filets de protection en plus d’assurer l’accès aux vaccins et aux soins dans leur propre pays. En 2021, ils devront concilier problèmes nationaux et élans de solidarité internationale. Dans l’esprit du multilatéralisme, nous pressons les donateurs de maintenir, voire d’augmenter dans la mesure du possible, leurs dons pour répondre aux besoins humanitaires. Les acteurs du milieu humanitaire et du développement doivent se serrer les coudes pour mieux mobiliser leurs investissements et endiguer la perte des acquis déjà enclenchée. Les institutions financières internationales doivent annuler les dettes et exiger des États bénéficiaires qu’ils injectent les fonds reçus dans la réponse humanitaire, notamment en vue d’assurer un accès équitable et gratuit à un vaccin et à des soins contre la COVID-19.

3. Investir dans les relations avec les médias

La crise planétaire que nous traversons ne remplace pas les crises de longue date, qui persistent et s’aggravent, ni n’empêche l’émergence de nouvelles crises. La plupart des organismes d’aide travaillent déjà avec les médias pour comprendre comment sont faits les choix éditoriaux et comment une histoire devient d’actualité. Un travail qui prend tout son sens alors que les journalistes sont déjà sollicités de toutes parts. Les organismes peuvent continuer d’aider les journalistes grâce à des recherches, à des observations et à des données générales de qualité qui lèvent le voile sur des récits moins connus, mais non pas moins importants. Ils peuvent par ailleurs se positionner comme des sources fiables de ressources et de sujets et aider les journalistes à creuser des histoires et à comprendre les causes structurelles d’un problème en les mettant en contact avec des sources, des interprètes, des photographes et des experts dignes de confiance.

4. Prioriser les partenariats

Nous devons valoriser les efforts et le potentiel inexploité des partenaires locaux. Les organismes internationaux peuvent soutenir leurs partenaires de façons diverses : leur offrir une formation sur les relations avec les médias et les relations publiques pour qu’ils développent une vision stratégique des communications; les mettre en contact avec des entreprises médiatiques étrangères; prévoir, dans leurs propositions de projet, des budgets de communication pour les photographes et les conteurs locaux; et les aider à exploiter le pouvoir des médias sociaux. Les médias doivent aussi accorder plus de place à l’action des organismes de femmes qui interviennent en première ligne des crises. Nombre d’organismes de défense des droits des femmes ont du mal à garder la tête hors de l’eau depuis que la COVID-19 a sabré leur base de financement. Ils ont un urgent besoin de fonds pour fournir des services essentiels aux populations les plus vulnérables ainsi qu’aux femmes et aux jeunes filles.

5. Investir dans le journalisme citoyen

Le numérique est devenu une mine d’or médiatique. L’accès à l’information est désormais plus rapide, sécuritaire et abordable que jamais. Grâce aux technologies numériques, les populations peuvent éclairer à la fois l’aide humanitaire et la couverture médiatique concernant les situations qui les touchent. Les organismes d’aide peuvent contribuer à ces percées en encourageant des groupes divers, en particulier les femmes, les jeunes filles et d’autres personnes généralement marginalisées, à raconter ce qu’ils vivent, de leur propre point de vue. Ils peuvent notamment fournir des téléphones ou de l’aide financière pour la connectivité et l’équipement, offrir de la formation en rédaction journalistique et en communication dans une perspective de genre et servir d’intermédiaires entre les journalistes citoyens et les grands médias. Rendre compte d’un conflit ou d’un désastre est souvent une tâche délicate, voire dangereuse. C’est pourquoi les organismes d’aide doivent aborder les partenariats citoyens selon le principe « ne pas nuire » et évaluer régulièrement les risques. Les gouvernements, les donateurs et le milieu des affaires peuvent aussi mettre la main à la pâte en réduisant les inégalités entre les sexes en matière de littératie numérique et d’accès numérique. De leur côté, les médias peuvent donner plus de place à des voix issues de la diversité et leur offrir régulièrement une tribune où s’exprimer.

6. Protéger l’espace civique et l’indépendance des médias

En période de crise, la liberté d’expression et l’accès à de l’information fiable sont cruciaux. Or la désinformation a proliféré au même rythme que la transmission de la COVID-19. Loin d’atténuer la situation, les mesures d’urgence prises par les gouvernements pour protéger la santé publique ont comprimé la liberté de presse et restreint l’espace civil. Dans leurs efforts pour lutter contre la désinformation, certains pays ont adopté des lois répressives qui, malheureusement, ont été utilisées pour limiter des droits fondamentaux comme la liberté d’association et la liberté de réunion. La liberté de presse est protégée en vertu des lois internationales sur les droits de la personne. Les donateurs et la société civile doivent donc continuer d’exhorter les gouvernements à voir à ce que cette liberté – et les autres libertés fondamentales – ne soit pas contaminée elles aussi par le virus. La censure et les sanctions criminelles ne sont pas la voie. Les gouvernements doivent plutôt combattre la désinformation sur la pandémie par des stratégies favorisant la transparence et la liberté de presse.

7. Perturber le statu quo

En cette sombre période, les gens se détournent des reportages pessimistes toujours axés sur la « crise du moment ». Ils cherchent plutôt des histoires authentiques qui suscitent l’espoir; même dans les endroits les plus éprouvés, il y a de bonnes nouvelles. Nous pouvons en apprendre beaucoup de la résilience et de la force des communautés qui se heurtent aux effets cumulés des conflits, de la pauvreté persistante et de la maladie. Les médias internationaux doivent saisir l’occasion que leur offre la pandémie de bousculer le statu quo et d’accorder plus de place aux voix qu’on fait généralement taire. Ils doivent envisager des partenariats avec des organismes médiatiques locaux qui tentent de raconter les récits de femmes, de minorités et d’autres groupes de la diversité. Non seulement ces organismes comprennent mieux le contexte, mais ils ont souvent un meilleur réseau sur le terrain.

8. Comprendre que l’excellence a un prix

Plus les pays se replient sur eux-mêmes, plus les médias leur emboîtent le pas, s’attardant davantage aux nouvelles nationales qu’internationales. Si nous sommes plus nombreux que jamais à avoir accès à de l’information, la lenteur des réactions politiques combinée à l’évolution technologique a facilité la diffusion rapide des discours haineux, de la misogynie et des fausses nouvelles. Contrer ce problème requiert une mobilisation citoyenne. Il faut demander à nos médias d’information de faire mieux et tenir les entreprises médiatiques responsables de tout reportage erroné, injuste et empreint de préjugés et de stéréotypes. Il existe, en ligne, de nombreux projets journalistiques de grande qualité qui portent un regard critique sur des sujets qui font les manchettes.

9. Ne pas s’arrêter au mot-clic

Grâce aux médias sociaux, les influenceurs, les activistes et les journalistes citoyens jouissent d’une immense plateforme où ils peuvent partager, aimer et diffuser l’information provenant de zones touchées par des situations de crise. Les médias sociaux ont le pouvoir de sensibiliser et d’informer rapidement des masses de gens partout dans le monde. Depuis le début de la pandémie, «’activisme a atteint de nouveaux sommets sur les réseaux sociaux, car il permet aux gens de continuer de défendre les causes qu’ils ont à cœur depuis leur domicile, où ils sont en sécurité. Toutefois, il en demeure un potentiel inexploité. En effet, les médias sociaux ne devraient pas servir simplement à parler des personnes touchées par des situations de crise, mais aussi à dialoguer avec elles, dans toute leur diversité.

10. Donner aux femmes la place qui leur revient

Enfin, l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes et des jeunes filles doivent être à l’avant-plan de tout projet humanitaire et des communications l’entourant. Si la pandémie a démontré une chose, c’est bien la dépendance totale de la société envers les femmes. Ce sont elles qui assument la charge domestique et qui sont en première ligne de la crise. Fait ironique, ce sont aussi les femmes qui sont disproportionnellement touchées par les crises, car les conflits et les situations d’urgence exacerbent les inégalités qu’on observe déjà dans presque toutes les sphères de la vie : de la santé à l’économie. Les crises font également reculer les acquis que les femmes ont durement gagnés. La COVID-19 a certes eu plus de répercussions sociales et économique sur les femmes et les jeunes filles – de nombreuses jeunes filles ont dû abandonner l’école ou ont été mariées de force –, mais a aussi engendré, dans l’ombre, une pandémie mondiale de violence fondée sur le genre. Selon les Nations Unies, depuis le début de la pandémie, certains pays ont vu une explosion de 40 % des cas de violence à l’égard des femmes. Les interventions humanitaires, qu’elles combattent la pandémie ou une crise de longue date, ne doivent pas uniquement viser à corriger les inégalités systémiques. Elles doivent aussi tâcher de bâtir un monde plus juste, équitable et résilient. Pour que cet objectif soit atteint, les femmes et les jeunes filles doivent être au cœur de tous les efforts de rétablissement. Il est critique de les aider à codiriger la réponse dans toutes les sphères de la société, y compris les médias. Si tous les journalistes subissent une pression croissante et voient leur espace restreint, les femmes journalistes doivent, elles, composer avec des obstacles et des risques supplémentaires. Pour que les médias soient une représentation fidèle de la société, les femmes doivent occuper la place qui leur revient dans les salles de presse. Les donateurs doivent continuer à financer des organismes médiatiques dirigés par des femmes et d’autres initiatives qui renforcent l’action des femmes, leur pouvoir décisionnel et leur accès à l’information.