Crises humanitaires oubliées : des journalistes racontent leur engagement

Le rapport de CARE sur les crises humanitaires les moins médiatisées en 2020 embrasse un vaste éventail de contextes et de situations sur le terrain. Ce document plaide notamment en faveur d’une couverture médiatique plus large et invite à davantage de diversité dans les sujets traités. Mais comment y parvenir? Quels sont les principaux défis à relever et les bénéfices à en tirer?

Nous avons demandé aux journalistes qui manifestent un engagement profond pour des sujets et des régions faisant rarement les gros titres de nous parler de leur métier et de la façon dont ils l’exercent. Les histoires présentées ici ne sont pas forcément liées à des programmes de CARE.

Kalolaine Uechtritz Fainu, Papua New Guinea

Kalolaine Uechtritz Fainu, Papouasie-Nouvelle-Guinée

Comment trouvez-vous vos sujets?

Depuis 12 mois, je sillonne la province de Nouvelle-Bretagne orientale en Papouasie–Nouvelle-Guinée. Lorsque le confinement a été instauré et que tous les vols sont restés cloués au sol, je me suis retrouvée coincée sur cette île isolée. Aujourd’hui, je me promène souvent caméra au poing et je réalise de brefs contenus vidéo pour des blogues ou différents réseaux sociaux. Mais, au cours de mes enquêtes de terrain, je suis aussi tombée sur des sujets plus larges qui méritaient d’être proposés au Guardian. J’ai besoin de créer une certaine intimité avec mes sujets avant de leur donner vie.

Quelles sont les difficultés auxquelles vous vous butez lors de vos enquêtes?

Me déplacer constitue déjà un véritable défi, même si ça m’aide à tisser de bonnes relations au sein de la communauté. Je suis généralement accompagnée d’un guide qui m’emmène dans les villages et me présente à la population. La communication est un autre volet problématique en Papouasie–Nouvelle-Guinée. Pour entrer en contact avec quelqu’un, on doit se rendre en voiture dans un village puis demander à un commerçant s’il connaît telle ou telle personne. Il vous explique alors vaguement qu’il faut tourner à gauche au niveau du grand manguier… et quand vous y arrivez, ce n’est pas un seul manguier, mais toute une rangée qui vous attend. Cependant, ces péripéties sont aussi le sel de mes enquêtes de terrain. C’est souvent au détour d’une de ces routes sinueuses que je découvre une piste que je ne soupçonnais pas.

Quelles réactions suscite votre travail?

Le premier article que j’ai rédigé sur la COVID-19 donnait la parole à une infirmière. Elle y racontait les difficultés quotidiennes du personnel de santé, même avant l’apparition du virus. C’était un témoignage honnête et sans fard qui jetait une lumière crue sur l’état de déliquescence du système de santé dans sa province. Les commentaires sur Facebook ont été pour le moins accablants : certains habitants m’ont même traitée de « mange-merde » et ont trouvé cet article insultant. Ils y voyaient le reflet de mes propres opinions, alors qu’il s’agissait de l’expérience d’une travailleuse de première ligne. D’autres m’ont menacée. Mais j’ai aussi reçu des commentaires de soutien qui m’ont particulièrement réconfortée et indiquaient que mon article faisait fidèlement écho à la situation hospitalière du pays.

Auriez-vous un conseil à donner à celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans le journalisme humanitaire?

Je leur dirais qu’il est payant de serrer des mains et d’entrer en contact avec le plus grand nombre de personnes possible. Le réseau, c’est le sésame qui vous ouvrira les bonnes portes. Autre chose : avant de débarquer avec une caméra et de poser des questions, passez du temps avec vos interlocuteurs pour les laisser se familiariser avec vous. La plupart sont prêts à raconter leur histoire, mais ils ont d’abord besoin de vous faire confiance.

Site Web : https://www.achildofoceania.com/media
Twitter : @_diamontaro

Pierre Cochez, France

Comment trouvez-vous vos sujets?

Je supervise toutes les questions relatives à l’engagement humanitaire et au développement au sein du journal La Croix. Dans ce cadre, je m’intéresse à la façon dont les collectivités des pays en développement gèrent les crises, s’organisent, etc. Grâce à mon travail, je rencontre des personnes absolument admirables et pleines d’énergie. Récemment, j’ai fait un reportage sur Haïti pour marquer les dix ans du séisme de Port-au-Prince et évoquer ce pays en proie à une crise chronique. Aucun média n’avait alors couvert la situation.

Journalist Pierre Cochez, France

À quelles difficultés vous êtes-vous buté?

Je dirais que la principale était la sécurité. Avant que je m’envole pour Haïti, le rédacteur en chef a voulu s’assurer que je partais en connaissance de cause et que je m’entourais de toutes les précautions possibles : mon chauffeur avait déjà travaillé avec la rédaction il y a quelques années; je logeais dans un hôtel sécurisé; je ne devais pas sortir seul ou à pied; et enfin, j’avais pour consigne de fermer la porte de ma chambre à clé la nuit et de ne pas quitter la capitale.

Quel type de réaction suscite votre travail?

La plupart du temps, les lecteurs me disent : « C’est absolument terrible ce que ces gens vivent. » Mais je n’aime pas vraiment ce type de réaction. J’écris pour mettre en lumière la force et la résilience des personnes confrontées à une situation de crise. Une fois, nous avons réalisé une entrevue de deux pages sur un sans-abri en France. Nous lui avons réservé un accueil digne d’une personnalité de marque, et avons fait une superbe séance photo en studio. À la suite de ce reportage, notre rédaction a reçu un don de plusieurs milliers d’euros pour soutenir l’association où cet homme s’était porté volontaire. C’est une récompense formidable. Mais au bout du compte, ce qui est le plus important pour moi, c’est que les personnes que je rencontre et dont je fais le portrait me disent : « Oui, vous avez écrit la vérité. C’est bien ce que nous vivons. »

Comment réalisez-vous vos enquêtes et vos reportages à l’ère de la COVID-19?

J’ai rédigé des articles lorsque la planète entière était confinée. J’appelais des contacts aux quatre coins du globe et, pour la première fois, nous étions tous logés à la même enseigne et confrontés à la même peur. Mais pour moi, mon métier, c’est d’aller sur le terrain pour raconter ce que font et pensent les gens. En ce moment, malheureusement, je ne peux pas. Mais je sais que c’est temporaire. Quoi qu’il en soit, je suis toujours curieux de connaître les gens et d’apprendre d’eux. Je conclurais par un petit conseil à tous mes collègues journalistes : « Si vous pensez déjà connaître la réponse avant de poser la question, c’est que vous devez arrêter ce métier. »

Site Web : https://www.la-croix.com
Twitter : @PierreCochez

Omardine Omar, Mozambique

Omardine Omar, Mozambique

Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confronté lors de vos enquêtes?

En 2019, j’ai écrit un reportage sur le cyclone Idai et je me suis penché sur la question des dons qui n’arrivaient jamais entre les mains des familles sinistrées dans la ville de Beira. J’ai rencontré des difficultés énormes, notamment parce que je devais pénétrer dans des zones inondées et dans des maisons où les plafonds risquaient de s’effondrer à tout moment. J’ai aussi eu du mal à ne pas me laisser submerger par les émotions des survivants qui n’avaient plus ni nourriture ni bien matériel. La frontière est ténue entre journalisme et activisme.

Quelles réactions a suscitées cet article?

Les réactions ont été positives, d’autant que le reportage a aidé de nombreuses familles qui n’avaient reçu aucun soutien. En tant que journaliste, je suis heureux de constater qu’en abordant un sujet délaissé par les médias, on peut obtenir justice pour celles et ceux qui sont généralement marginalisés. Mais en mettant au jour ces questions, on s’expose potentiellement à des persécutions et à des pressions politiques. Même devant la détresse et la souffrance, certains préfèrent taire la vérité. Il s’agissait de mon premier voyage à Beira comme employé de la société de médias Carta de Moçambique. Depuis, on m’a demandé de réaliser des reportages sur de nombreux autres sujets.

En quoi la COVID-19 a-t-elle affecté la façon dont vous exercez votre métier?

Lorsque la pandémie a éclaté, j’ai fait l’objet d’attaques répétées de la part d’organismes gouvernementaux qui me reprochaient d’avoir exposé les circonstances dramatiques dans lesquelles vivaient de nombreuses familles au Mozambique et en dehors. Le 25 juin dernier, j’ai été arrêté puis condamné à tort pour avoir dénoncé des actes d’extorsion et de corruption commis par la police de Maputo. Mon arrestation suggère que le gouvernement se sert de la pandémie pour persécuter des gens ou des journalistes devenus un peu trop encombrants. Aujourd’hui, je continue à suivre les dossiers dont j’ai la charge, même si les restrictions de déplacement et le manque de financement liés à la pandémie pèsent lourd. Pour être franc, le budget du journal a chuté de façon spectaculaire alors que nous travaillons encore plus qu’avant.

Site Web : www.cartamz.com
Twitter : @OmarRajua

Sam Mednick, Burkina Faso

En règle générale, comment trouvez-vous vos sujets?

Depuis plusieurs années, je vis dans des pays qui traversent de graves crises humanitaires et j’ai ainsi pu faire des reportages plus fouillés sur les facteurs qui concourent à ces situations. J’essaie de voyager autant que possible dans le pays et de parler avec un maximum d’interlocuteurs afin de recueillir des points de vue différents, de fournir un éclairage nuancé et de donner davantage de contexte à mes lecteurs. Cette démarche me permet aussi de trouver des sujets forts, souvent délaissés par les médias.

Sam Mednick, Burkina Faso

Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontée lors de vos enquêtes?

J’ai effectué pour la série « She Said » du New Humanitarian un reportage sur les femmes réfugiées syriennes qui, au milieu de la pandémie de COVID-19, luttent contre les maltraitances dont elles sont victimes. Au début, il a été difficile de trouver des personnes prêtes à livrer leurs expériences douloureuses, qui plus est, par téléphone. Le thème de la violence sexiste doit être abordé avec sensibilité et respect, et il est souvent compliqué d’obtenir la confiance de ses interlocutrices à distance.

Auriez-vous un conseil à donner à vos collègues journalistes?

Je leur recommanderais de mettre des histoires d’hommes et de femmes au cœur de leur reportage. Il est complexe d’intéresser les gens à des endroits où ils n’ont jamais mis les pieds et à des contextes difficiles à appréhender, surtout au vu du nombre de crises en cours dans le monde. Mais il est tout de suite plus facile d’interpeller quelqu’un s’il est capable de s’identifier ou de compatir avec une expérience humaine. De plus, ne supposez jamais que si une crise n’est pas (ou peu) relayée par les médias, c’est parce qu’elle ne les intéresse pas. Les crises oubliées le deviennent encore plus lorsqu’on juge soi-même qu’elles ne valent pas la peine d’être couvertes.

Site Web : http://sammednick.com
Twitter : @sammednick

Neha Wadekar, Kenya

Neha Wadekar, Kenya

En règle générale, comment trouvez-vous les sujets de vos articles à vocation humanitaire?

Depuis que j’ai commencé à travailler en Afrique de l’Est voilà plus de quatre ans, je suis parvenue à me constituer un réseau de sources et de contacts. Il comprend notamment des employés de divers organismes à but non lucratif, des représentants du gouvernement et, surtout, des personnes sur le terrain. Sinon, ce sont souvent les situations les plus inattendues – comme une course en Uber ou une conversation dans un café – qui vont me donner de nouvelles idées. Je prends également le temps de lire différents rapports, les communiqués de presse et les reportages d’autres journalistes qui travaillent dans la région. Ce sont aussi d’importantes sources d’information et d’inspiration.

À quelles difficultés êtes-vous confrontée?

Ma principale difficulté lorsque j’écris des articles à vocation humanitaire en Afrique de l’Est, c’est d’obtenir des fonds et un soutien de la part des financeurs et des publications. Il peut en effet s’avérer compliqué de convaincre un bailleur de fonds ou un rédacteur en chef habitant à New York ou à Londres qu’une crise, notamment une crise liée à l’égalité entre les sexes, mérite de l’argent, un investissement et une tribune.

Quels retours et quelles réactions suscitent vos reportages?

J’ai employé cette année à couvrir des sujets allant de la grossesse chez les adolescentes à l’accès à l’avortement, en passant par les mariages d’enfants et les mutilations génitales des femmes. Les organismes à but non lucratif, les organismes humanitaires, les experts et les particuliers ont tous réagi de façon extrêmement positive. Ils sont souvent soulagés et reconnaissants que ces sujets importants reçoivent enfin la couverture médiatique qu’ils méritent. Mais le retour le plus gratifiant, c’est quand des personnes que vous avez interviewées, ou qui se trouvent dans la même situation, vous contactent pour vous remercier d’avoir mis en lumière leur expérience de manière humaine et respectueuse. Bien sûr, je reçois parfois des commentaires critiques, surtout sur des articles qui touchent à des sujets controversés comme l’avortement. Mais c’est plutôt rare.

En quoi la pandémie de COVID-19 a-t-elle affecté votre travail?

Lorsque la pandémie s’est accélérée au Kenya, j’ai fait autant d’enquêtes et de reportages que possible par téléphone, mais aussi avec WhatsApp, Skype et Zoom. Je voulais être certaine que personne ne risquait de contracter le virus, notamment parmi mes interlocuteurs les plus fragiles. À mesure que les connaissances sur la transmission de la COVID-19 se sont étoffées, j’ai recommencé à faire des reportages sur le terrain. Mais j’agis avec la plus grande prudence : je porte toujours un couvre-visage, je me lave les mains, je respecte les distances de sécurité, et je prends toutes les précautions afin de ne pas m’exposer et de protéger mes sources et mon équipe.

Auriez-vous un conseil à donner à vos collègues journalistes qui souhaiteraient couvrir des crises oubliées?

La persévérance! Ces types d’articles sont parmi les moins diffusés et les moins valorisés dans le monde des médias. Mais ils revêtent aussi une importance capitale. Si vous pensez qu’une histoire vaut la peine d’être racontée, alors gardez le cap. Insistez. Continuez à effectuer des demandes de financement. Et n’arrêtez jamais de faire valoir vos arguments. Vous finirez par trouver des rédacteurs en chef et des soutiens fabuleux qui croiront autant que vous en votre sujet et vous aideront à mettre en lumière ces questions primordiales.

Site Web : www.nehawadekar.com
Twitter : @NehaWadekar