Maria et Bohdan sont chauffeurs bénévoles pour une organisation locale d’étudiants en Ukraine.
Crédit photos : Roman Yeremenko/CARE

UKRAINE : « C’EST TERRIFIANT DE VOIR DES ROQUETTES FONCER DANS SA DIRECTION »

Par Sarah Easter, agente de communications d’urgence, CARE Allemagne et CARE Autriche

« L’essentiel est de ne pas paniquer », lance Maria, chauffeuse bénévole pour une organisation étudiante locale en Ukraine.

Forte d’un bagage universitaire en histoire, Maria exerce aujourd’hui comme chef de projet dans une organisation non gouvernementale spécialisée dans l’entrepreneuriat social. Aux côtés de 14 autres bénévoles, plusieurs étudiantes et étudiants livrent des produits de première nécessité – comme de l’eau potable, des médicaments et des articles d’hygiène – depuis la Pologne vers des régions d’Ukraine fortement touchées par la guerre.

« Nous nous arrangeons pour ne jamais faire de trajets à vide », explique Bohdan, étudiant en droit à Lviv.

À l’aller, les bénévoles acheminent des produits de base vers les zones de combats. Au retour, ils évacuent des familles ou même des animaux domestiques, et rapportent des documents importants à des personnes contraintes à l’exode.

En tant que femme, Maria est autorisée à franchir la frontière avec la Pologne, où elle charge sa précieuse cargaison humanitaire avant de la transporter à Lviv. Sur place, c’est Bohdan qui réceptionne la marchandise et qui la distribue aux populations privées de tout ravitaillement.

A close up of Maria and Bohdan taken through the window in a silver car.

La guerre s’est intensifiée le 24 février – c’est-à-dire il y a environ six mois. Trois jours plus tard, les premiers volontaires avaient déjà pris la route pour évacuer deux familles de Kiev. Aujourd’hui, les missions ciblent les régions de Kharkiv, de Kherson, de Donetsk, de Dnipro, de Mykolaïv et d’Odessa – des zones extrêmement dangereuses où sévissent de violents combats.

« Chaque trajet nous apprend quelque chose. Au début, nous n’avions aucune expérience et ne prenions même pas de pneu de secours avec nous. Aujourd’hui, nous sommes mieux préparés », confie Bohdan.

« Nous disposons désormais de listes et de programmes très complets et approfondis. Nous voulons gagner un maximum de temps et être aussi précis que possible », renchérit Maria.

Mais il suffit d’un seul faux pas pour s’exposer à des risques parfois mortels. Un véhicule a par exemple été entièrement détruit lors d’un voyage entre Lviv et Kiev. Les jeunes bénévoles, qui avaient décidé de prendre une route plus dangereuse afin d’éviter un détour, ont survécu de justesse.

« Une heure, ça compte. Je suis arrivé à Mykolaïv à 8 h du matin et je suis reparti une demi-heure plus tard. À 9 h 30, une bombe explosait à l’endroit exact où je me trouvais », se souvient Bohdan.

Les programmes établis comprennent également des instructions détaillées pour chaque colis à transporter (lieu de livraison, noms de la personne destinataire et de celle à contacter, et horaire à privilégier). L’objectif est que tout le monde se tienne prêt afin d’accélérer le processus au maximum.

Au cours des 200 voyages effectués lors des 6 derniers mois, seuls 2 colis n’ont pas pu arriver à destination : le premier est tombé du véhicule, et le second a atterri entre les mains de la mauvaise personne.

« Tous les autres colis ont été remis à leur destinataire, à l’heure dite », souligne Maria avec fierté.

A close up of Bohdan in the driver seat of a silver car.
Maria and Bohdan standing a few feet apart, smiling facing the camera.

Le système en vigueur fonctionne et sauve des vies. Mais malgré la planification minutieuse de chaque trajet, le péril ne peut jamais être totalement écarté.

« Il nous arrive souvent de paniquer après un tel voyage. En effet, quand on regarde une carte, on réalise à quel point le danger était proche », admet Bohdan. C’est près de Kiev que l’étudiant a eu la plus grosse frayeur. « Un avion militaire volait très bas au-dessus de nous. Soudain, une usine a explosé juste à côté de notre véhicule, se souvient-il. C’est terrifiant de voir des roquettes foncer dans sa direction. »

En dépit des risques et de l’angoisse, Bohdan ne refuse jamais un voyage.

« Je ne peux pas faire comme si de rien n’était. Je vois ces personnes déplacées qui vivent dans des stations de métro et j’entends aussi leurs récits de guerre. Il est de mon devoir de les aider », déclare Bohdan.

Mais ce sont les moments d’espoir qui lui donnent la force de continuer.

Il raconte : « Les gens sont sensibles à l’aide que nous leur apportons. Maintenant, ils guettent même notre venue. Il se peut d’ailleurs que quelqu’un nous prépare un sandwich tard dans la nuit, à notre arrivée. Je suis donc pleinement conscient de l’importance de notre action. »

Outre des familles, les bénévoles sauvent également des animaux de compagnie. Bohdan a déjà transporté 42 chats d’un seul coup dans son véhicule, et des chatons sont même nés en chemin.

Au cours des 25 semaines écoulées depuis l’escalade du conflit, Bohdan a effectué pas moins de 27 voyages dans ces zones déchirées par la guerre. Pourtant, il a toujours le sentiment de ne pas en faire assez.

« J’aimerais donner plus, même si je travaille sans arrêt. Quand je sors prendre un café, je culpabilise, car je me dis que je pourrais être sur la route à sauver des vies », se tracasse l’étudiant en examinant la tasse posée devant lui.

À chaque nouveau voyage, les jeunes bénévoles constatent l’ampleur des besoins sur place.

« C’est la nourriture qui fait le plus défaut. En effet, 90 % des entreprises situées dans des zones de combats sont fermées. Les gens n’ont plus rien à manger et sont tenaillés par la faim. À Mykolaïv, il n’y a même plus d’eau potable. Au début, nous n’apportions que quelques bouteilles d’eau, mais aujourd’hui, toutes nos cargaisons en sont pleines. Nous prenons également des filtres pour la population », précise Maria.

Les bénévoles travaillent sans relâche depuis maintenant six mois, et l’arrivée du froid constitue une nouvelle source de préoccupations.

« L’hiver s’annonce très difficile. Les gens sont épuisés psychologiquement et auront besoin d’un soutien de plus en plus important », prévient Maria.

Les volontaires sont en outre aux prises avec leurs propres limites. Mais même en cas d’alerte aérienne, pas question de s’arrêter : le danger serait bien trop grand.

Maria et Bohdan continueront d’apporter leur aide aussi longtemps que possible.

« Nous recevons énormément de soutien. Désormais, nous formons toutes et tous une seule et même communauté », résume Maria.

L’action de CARE pour aider les personnes touchées par la crise humanitaire en Ukraine :

Cette organisation dirigée par des étudiantes et étudiants reçoit le soutien de CARE et de l’International Renaissance Fund (IRF), l’un de nos partenaires. Ensemble, nous participons au financement du carburant nécessaire aux trajets.

Environ 6 mois après l’escalade du conflit, CARE et ses partenaires sont venus en aide à plus de 466 000 personnes touchées par la crise en Ukraine, en Pologne, en Roumanie, en Géorgie et en Allemagne. En Ukraine justement, notre priorité est de répondre aux besoins les plus urgents des familles restées sur place. Nous leur fournissons des médicaments vitaux, de la nourriture et de l’eau potable, ainsi que des trousses d’hygiène, une aide financière et un soutien psychosocial. Nous travaillons également en étroite collaboration avec nos partenaires en vue d’offrir une aide accrue aux populations les plus vulnérables – femmes, enfants et personnes âgées ou ayant des besoins particuliers. Dans ce cadre, nous nous efforçons de leur proposer un soutien adapté et d’assurer leur sécurité.