Leona gère un refuge à Ivano-Frankivsk. Celui-ci accueille jusqu’à 76 personnes, mais beaucoup d’autres ont un urgent besoin de se loger. Crédit photos : Roman Yeremenko/CARE

Ukraine : derrière chaque porte se cache une histoire

Par Sarah Easter, agente de communications d’urgence, CARE Allemagne et CARE Autriche

Dans un refuge de l’ouest de l’Ukraine, je scrute la porte close qui se dresse devant moi. Ma main s’apprête à cogner, puis se ravise. J’ai besoin de prendre encore quelques respirations avant d’affronter le choc émotionnel qui couve. Enfin, je frappe et j’entre.

Assise sur un lit, une mère tient sa fille de deux ans dans ses bras. Un chien s’élance alors, virevolte autour de moi et manque de me renverser, déclenchant aussitôt l’hilarité générale. Je m’accroupis pour caresser Motia, le petit spitz, puis ouvre mon carnet de notes.

Dans un premier temps, je décide de poser des questions moins personnelles pour engager la conversation : comment vous appelez-vous? Quel est votre âge? Quel est le lien de parenté qui vous unit? D’où venez-vous? Mais en Ukraine, cette dernière question est loin d’être anodine et prend parfois une tonalité tragique. En effet, les noms des villes et des villages revêtent ici une intense charge émotionnelle, et je ne peux m’empêcher d’avoir le souffle court quand on m’annonce être originaire de Marioupol, d’Irpin ou de Boutcha. Le flot d’images que déversent les nouvelles me hante. Ce n’est qu’après cet éprouvant exercice que les personnes assises en face de moi me racontent leur histoire.

Sarah Easter, agente de communication d’urgence, aux côtés de Motia, un chien spitz, dans un refuge d’urgence à Lviv, en Ukraine. Le refuge accueille en quelque sorte tous les êtres vivants, ce qui est inhabituel, puisque la plupart des autres refuges n’acceptent pas les animaux de compagnie des personnes déplacées.
Sarah Easter, agente de communication d’urgence, aux côtés de Motia, un chien spitz, dans un refuge d’urgence à Lviv, en Ukraine. Le refuge accueille en quelque sorte tous les êtres vivants, ce qui est inhabituel, puisque la plupart des autres refuges n’acceptent pas les animaux de compagnie des personnes déplacées.

Leur histoire, c’est celle de missiles qui traversent les appartements et de cadavres qui jonchent les rues. C’est aussi celle de fenêtres et de maisons qui tremblent sous le coup des explosions. C’est enfin celle de personnes terrées dans des sous-sols sombres, froids et sales, qui vivent prostrées durant des mois parmi les rats et les insectes, sans lumière, sans chauffage, sans eau et sans électricité.

Je vibre des échos de leur traumatisme, de leur peur, de leur terreur. Tout entière, je suis imprégnée des récits de ces femmes qui ont dû donner la vie en fuyant l’horreur des missiles et des bombes. Et je suis pénétrée des destins de ces familles, de ces couples, de ces mères et de leurs enfants qui n’ont pu prendre qu’un sac pour tout bagage, abandonnant leurs biens et leur foyer à la destruction. D’une même voix, toutes et tous me parlent de l’ami, du proche, de l’animal de compagnie ou de la maison qui leur a été arraché.

Oui. Derrière chaque porte de ce refuge se cache une histoire.

Deux appartements plus loin dans le couloir, je fais la rencontre de Kristina – inséparable de son chat et de son cochon en peluche aussi baptisés Kristina – ainsi que de son grand frère Sasha. Sasha me confie qu’il adore peindre et qu’il aimerait vendre ses toiles au profit des enfants atteints de cancer, une maladie dont il a lui-même souffert pendant cinq ans.

Un étage plus bas, derrière une autre porte anonyme, habite Victor. À mon arrivée, il se lève, décline avec solennité son nom complet, et me tend même sa pièce d’identité. Je ne peux réprimer un sourire. Droit comme un i, il rajuste le drap de son lit superposé. Il partage sa chambre avec cinq autres personnes déplacées, et m’explique qu’il attend la sortie de sa femme hospitalisée. Elle s’est cassé la jambe, mais n’a pu bénéficier des soins nécessaires pendant trois mois à cause de la guerre et des combats qui faisaient rage. Malgré la gravité de la blessure de son épouse, Victor est heureux qu’elle puisse enfin obtenir l’aide dont elle a besoin.

Je longe un mur constellé de dessins d’enfants et m’arrête pour les contempler. Le talent de ces gamins me saute aux yeux. Jamais je n’aurai un aussi bon coup de crayon que bon nombre d’entre eux. Le portrait d’un ange me fait esquisser un sourire. Victoria, la directrice du refuge, attire mon attention sur le dessin d’une jeep roulant au milieu des herbes hautes. Elle me raconte que le jeune garçon à l’origine de l’œuvre a vu son père se faire abattre devant lui.

Moayad Zarnaji, gestionnaire du programme MEAL et des partenariats de CARE Ukraine, faisant l’accolade à Sarah Easter, agente de communication d’urgence de CARE, avec la travailleuse humanitaire Victoria Fiohnostava au refuge d’urgence se trouvant devant la galerie d’art à Lviv, en Ukraine.
Moayad Zarnaji, gestionnaire du programme MEAL et des partenariats de CARE Ukraine, faisant l’accolade à Sarah Easter, agente de communication d’urgence de CARE, avec la travailleuse humanitaire Victoria Fiohnostava au refuge d’urgence se trouvant devant la galerie d’art à Lviv, en Ukraine.

Chacun a une histoire extrêmement difficile à écouter. Pourtant, ces récits sont le reflet d’une réalité : la vérité nue de ce que ces femmes, ces couples et ces familles ont vu, entendu, ressenti et vécu au cours des six derniers mois. D’ailleurs, eux aussi ont beaucoup de mal à se livrer. C’est pourquoi je garde toujours des mouchoirs en papier à portée de la main. J’ai également appris à adapter mon approche pour éviter de heurter la personne en face de moi. Quand ses paroles se brisent et que l’émotion devient trop forte, je lui explique qu’elle peut à tout instant faire une pause dans son récit pour prendre un peu de recul. Beaucoup me disent vouloir poursuivre pour me relater leur histoire. Mais si je m’aperçois que les mots restent trop lourds, je change mes questions. J’interroge alors mon interlocutrice ou mon interlocuteur sur son dernier emploi, sur ses animaux de compagnie ou sur ses enfants, afin de lui faire remonter à la mémoire des souvenirs heureux. Puis, lorsque je juge le moment opportun, je reprends là où nous nous étions arrêtés : les tirs, les bombes, la peur. Je veille cependant à toujours terminer sur une note positive ou amusante. J’évoque mon niveau d’ukrainien déplorable ou je laisse le bébé assis sur les genoux de sa mère mâchouiller mon doigt. Tout ça, je ne le fais pas par grandeur d’âme, mais surtout parce que j’en ai besoin. Je ne veux pas finir avec le goût amer de la colère, de la terreur et de la tristesse dans la bouche.

Résident du refuge d’urgence à Lviv, en Ukraine, assis sur son lit dans le dortoir.
Résident du refuge d’urgence à Lviv, en Ukraine, assis sur son lit dans le dortoir.
La travailleuse humanitaire Victoria Fiohnostava aux côtés de Vanya et de Victor dans une pièce réservée aux hommes seuls ayant fui la guerre, au refuge d’urgence de Lviv, en Ukraine.
La travailleuse humanitaire Victoria Fiohnostava aux côtés de Vanya et de Victor dans une pièce réservée aux hommes seuls ayant fui la guerre, au refuge d’urgence de Lviv, en Ukraine.

Il est important pour moi d’écouter toutes ces histoires, même dans les moments les plus improbables. Je repense par exemple aux confidences de cette administratrice d’un refuge qui dort désormais avec sa fille. Elle demeure en effet tétanisée par les explosions qui ont secoué sa maison il y a quelques mois, dans la région de Donetsk. Je songe aussi à la demande inattendue du photographe qui m’a accompagnée lors de ma semaine de périple. Il voulait savoir si j’étais prête à adopter un chien qu’il avait sauvé au début de la guerre. Enfin, comment oublier mon interprète qui m’a révélé les crises d’angoisse dont elle souffrait à cause des alertes aériennes? Une histoire n’est jamais loin, même lorsqu’on soupe dans un restaurant après une longue journée de voyage et de rencontres avec des femmes toutes plus épatantes et plus résilientes les unes que les autres. Une fois, ma serveuse m’a interpellée afin de me dire que son équipe préparait des colis alimentaires pour le refuge que nous avions visité ce jour-là. Elle m’a également expliqué que notre commande aiderait le personnel à livrer des colis supplémentaires.

Chaque personne ici a une histoire à raconter, et j’aimerais pouvoir toutes les écouter. Je vais bien sûr les emporter dans mon cœur, mais aussi sur le papier, pour pouvoir les transmettre à mon retour. Il est en effet essentiel qu’elles continuent de résonner afin de sensibiliser le monde au sort des Ukrainiens, de mieux comprendre les besoins sur place, de recueillir des fonds, et d’apporter un soutien adapté aux personnes en situation de vulnérabilité.

L’action de CARE pour aider les personnes touchées par la crise humanitaire en Ukraine :

Environ 6 mois après l’escalade du conflit, CARE et ses partenaires sont venus en aide à plus de 466 000 personnes touchées par la crise, en Ukraine, en Pologne, en Roumanie, en Géorgie et en Allemagne. En Ukraine justement, notre priorité est de répondre aux besoins les plus urgents des familles restées sur place. Nous leur fournissons des médicaments vitaux, de la nourriture et de l’eau potable, ainsi que des trousses d’hygiène, une aide financière et un soutien psychosocial. Nous travaillons également en étroite collaboration avec nos partenaires en vue d’offrir une aide renforcée aux populations les plus vulnérables – femmes, enfants et personnes âgées ou ayant des besoins particuliers. Dans ce cadre, nous nous efforçons de leur proposer un soutien adapté et d’assurer leur sécurité.

AIDEZ CARE À FOURNIR UN SOUTIEN D’URGENCE AUX PERSONNES TOUCHÉES PAR LA GUERRE EN UKRAINE.